Extraits
ANELKA, Nicolas
Bad boy à la voix fluette, enfant gâté, objet de luxe, faux voyou et superbe attaquant, Nicolas Anelka est cet improbable mélange du meilleur et du pire. Le joueur magnifique, profondément doué mais terriblement branleur, est aussi le fier représentant des plus sales aspects du foot business : un talent pur qui adore le football mais se damnerait pour le fric ; un suiveur sans personnalité, sauf quand il s’agit de renifler le bling-bling.
Il eût voulu être Cantona mais ne fut qu’Anelka. On l’a quitté lors de sa désastreuse sortie de Mondial 2010, alors qu’il refusait courageusement de révéler les propos tenus à son entraîneur Raymond Domenech (la version officielle demeure celle du journal L’Équipe : « Va te faire enculer, fils de pute ! »). En 1988, lorsqu’il avait insulté Henri Michel, Cantona le disait, lui, tout haut, et l’assumait.
La carrière d’Anelka est une longue série de fuites, de ratés et de caprices de stars en carton-pâte. En 1996, l’adolescent de seize ans fut lancé par Luis Fernandez, alors entraîneur du PSG. Au même moment, et comme le firent à cette époque beaucoup de jeunes Antillais, il se convertit à l’islam. Il fut recruté un an plus tard par Arsène Wenger à Arsenal, devint l’attaquant français « qui monte » et obtint finalement, dès mars 1998, une sélection en bleu. Pourtant, il ne fut pas retenu pour la Coupe du monde en France : premier épisode d’une série de rendez-vous ratés avec les Bleus. Sa saison 1998-1999 à Arsenal fut excellente, bien qu’il supportât difficilement la vie à Londres. Pour couronner le tout, il marqua un doublé du tonnerre lors d’une retentissante victoire des Bleus à Wembley (février 1999). Cette même année, à dix-neuf ans, il signa au Real Madrid pour 220 millions de francs, un sommet dépassé depuis mais qui fit alors couler bien de l’encre. L’époque était au concours du plus gros chèque, et chaque intersaison voyait tel ou tel club pulvériser le record des précédents transferts. Anelka était alors le type qu’on s’arrachait. À vingt ans, il intégra donc le grand Real. Mais là où d’autres auraient choisi de travailler de plus belle, lui décida que ce serait au Real de jouer pour lui, et non l’inverse… Les socios du club ne tardèrent pas à le prendre en grippe, ce à quoi il répliqua par une grève (déjà). Elle dura trois jours et lui en coûta quarante-cinq matchs de suspension, assortis d’une amende de 2,4 millions de francs – ce qui, au passage, lui fit bien plus de mal que les dix-huit matchs à passer sur le banc de touche prononcés des années plus tard par la FFF, en 2010. Il participa néanmoins, en 2000, à l’Euro victorieux des Bleus, sa seule grande compétition en équipe de France avant la Coupe du monde 2010. En dix ans, il ne connut ainsi que deux tournois majeurs : le chiffre dévoile à lui seul l’épaisseur du hiatus entre le joueur indéniablement talentueux et son époque.
Cette même année 2000, grâce à la persuasion de Pierre Lescure, patron de Canal + et actionnaire principal du club, Nicolas Anelka revint jouer au PSG pour 215 millions de francs (encore un record) et rejoignit Luis Fernandez, revenu dans un club quitté quatre ans auparavant. Cette fois, les deux larrons ne s’entendirent pas et leurs relations orageuses inspirèrent aux Guignols de Canal + les sketches « Nico et Luis ». Souffrant de cette surmédiatisation, Anelka fut alors prêté pour six mois à Liverpool, où il alla régler ses problèmes de riches. Ce furent ensuite Manchester City, Fenerbahçe (Turquie), puis le retour en Angleterre, à Bolton d’abord, à Chelsea enfin. Depuis, chez les Blues, Anelka cartonne.
On ne peut guère en dire autant de ses performances avec les Bleus. Après avoir déclaré, en 2003, ne plus vouloir jouer en équipe de France, il mit l’année suivante de l’eau dans son vin : « Je n’ai pas besoin de l’équipe de France. Que le sélectionneur s’agenouille devant moi, s’excuse d’abord, et après je réfléchirai. » Le temps de réfléchir de part et d’autre, et Anelka fut exclu de l’Euro 2004 comme du Mondial 2006. Il participa en revanche aux deux fiascos suivants : l’Euro 2008 et le Mondial 2010. C’est durant ce tournoi qu’il insulta Domenech, à la mi-temps de France-Mexique, signant ainsi la fin de son aventure en bleu. « Attachant pour qui réussit à le conquérir », selon certains de ses coéquipiers, l’attaquant montra en Afrique du Sud qu’il était surtout fuyard : il ne chercha pas à dissuader ses coéquipiers de poursuivre leur grève de riches – entamée par solidarité avec lui – et partit comme un voleur, se contentant d’observer le désastre post-Mondial en se disant « mort de rire » (France-Soir).
FEMMES
Où sont les femmes ? Pas dans le football en tout cas. En 2007, on comptait 60 521 licenciées à la FFF, sur un total de deux millions de personnes qui pratiquaient le football en France.
Après avoir été une mode féminine fin xixe, le football redevint une affaire strictement masculine. Le foot féminin ne reprit des couleurs qu’à partir des années 1960. En France, des équipes se formèrent et jouèrent des exhibitions, le plus souvent en lever de rideau de matchs masculins. En 1965 fut constituée une équipe de « femmes âgées entre dix-sept et quarante-cinq ans », qui, chaque année à Humbécourt (Haute-Marne), affrontait les pompiers du village. La première de ces rencontres fut gagnée par les femmes. C’est ainsi que la région Champagne-Ardennes qui jusque-là évoluait avec trois clubs « hommes » au firmament (Reims, Sedan, Troyes), devint aussi le berceau de la renaissance du football féminin. En 1968 naquit le Football Club féminin de Reims, suite à une petite annonce parue dans le quotidien L’Union. En 1969, la marque auboise le Coq Sportif lança un challenge réservé aux footballeuses, et vit une trentaine d’équipes suivre la dynamique des Rémoises. L’esprit de mai 1968, les combats syndicalistes de l’UNFP, l’émancipation féminine et le féminisme accompagnèrent le développement du foot féminin à travers tout le territoire, avec l’aval des clubs mais pas celui de la Fédération. Son aval ne vint que le 30 août 1969 lorsque, dans sa grande mansuétude, le Conseil fédéral autorisa les femmes à jouer au football au sein de ses structures et donna « son accord de principe en vue de la création de sections féminines au sein des clubs affiliés à la FFF ». La Fédération mit en place des commissions d’organisation féminine l’année suivante. Il fallait rattraper le temps perdu… Un règlement fut adopté, limitant à trente, puis à trente-cinq minutes, la durée d’une mi-temps. Le premier championnat national féminin fut organisé en 1974, et réunit seize équipes au total. Reims remporta les trois premières éditions. Aujourd’hui, les grands clubs du football féminin français sont Saint-Maur, Toulouse, Juvisy, et le FC Lyon.
Au niveau européen, l’UEFA créa en 1982 la première compétition européenne réservée aux sélections nationales féminines. Neuf années plus tard, en novembre 1991, se tint en Chine la toute première Coupe du monde de football féminin conformément à la promesse du président João Havelange lors de la Coupe du monde hommes de 1986. Les Américaines remportèrent le premier titre et devinrent des modèles pour les joueuses du monde entier. Depuis, comme pour les hommes, les Coupes du monde se disputent tous les quatre ans : avant le tournoi de juin 2011, les États-Unis l’emportèrent par deux fois, tout comme l’Allemagne, et la Norvège une fois. La finale de l’édition 1999, en Amérique, se joua devant 90 185 spectateurs, ce qui figura un nouveau record pour une manifestation sportive féminine Le football féminin devint discipline olympique au JO d’Atlanta en 1996.
FOOT BUSINESS
Au moment où le monde bascula du capitalisme de chefs industriels au libéralisme dématérialisé, le football passa des gros pardessus aux cols blancs ; ainsi naquit le foot business. Le Milan AC racheté par Berlusconi en 1986, l’OM de Tapie dans les années 1990, Bez et Lagardère, ne furent rien comparé aux déréglementations qui s’annonçaient. Transformation de la « C 1 », la Coupe d’Europe des clubs champions née en 1955, en Champions League. Autrefois, seul le vainqueur des championnats européens disputait la « C 1 », avec le tenant du titre, dans une complétion qui débutait aux 32e de finale avec trente-deux clubs. En 1992, avant même l’éclatement des nations yougoslave, tchèque et soviétique, l’UEFA se laissa convaincre par les clubs riches et rénova la compétition. Pourquoi donc ? Parce qu’il importait, tous les ans, que les plus grands clubs d’Europe disputent cette compétition, quand bien même ils n’auraient pas été champions nationaux. On inventa alors une Ligue des champions où les clubs ne l’étaient pas forcément : ainsi les deux premiers de chaque championnat se voyaient qualifiés, accompagnés par le troisième, voire le quatrième pour les pays bien classés à l’UEFA (Italie, Espagne, Angleterre). Pour rationaliser, on mit sur pied un tournoi biscornu : matchs éliminatoires jusqu’aux huitièmes, après quoi les huit équipes survivantes se retrouvaient en deux poules de quatre. Les vainqueurs de chaque groupe s’affrontaient en finale. Le 25 mai 1993, l’OM fut le premier vainqueur de la Champions League, compétition qui eut du mal à trouver ses marques, changeant souvent de format. Aujourd’hui, elle débute par un tour préliminaire, aboutissant à une phase de poule avec trente-deux clubs à l’automne, puis des matchs à élimination directe au printemps.
Ce format de mini-championnat pour ouvrir le tournoi ne poursuit qu’un seul but : protéger les « gros » afin de leur permettre, dans la seconde phase, de jouer entre eux, et de s’assurer d’être regardés dans toute l’Europe lors des retransmissions télé. Donc de décrocher le jackpot en droits TV. In fine, la Champions League vise bien à ce que ces clubs se retrouvent d’une année sur l’autre, lors d’une compétition uniformisée dans le jeu et les enjeux. Seul vainqueur : l’argent. Conséquence : une Europe du foot qui se mord la queue, où les clubs les plus riches obtiennent les meilleurs résultats – ce qui les rend plus riches encore.
Manne des droits TV, issue de la Champions League, de l’augmentation du prix des places dans les grands stades et de la pipolisation du football. Lorsque Canal + déboursait 600 millions d’euros pour les droits de la Ligue 1, nous nous moquions tous d’une décision qui plaçait Sochaux-Lorient au niveau monétaire d’une œuvre d’art contemporain. Aujourd’hui, c’est le prix de base. Pour comparaison, les droits de la série A italienne furent négociés aux alentours de 565 millions d’euros mais sans réelle exclusivité, puisqu’ils sont partagés entre un opérateur satellite et un opérateur TNT. C’est grâce à la télévision, et la chaîne BSkyB, que Rupert Murdoch fit de la Premier League anglaise le championnat le plus riche d’Europe : en 1992, il acquit le droit de retransmettre certains grands matchs contre 300 millions de livres. En 2007, ces droits furent portés à 1,7 milliard. Entre-temps, Murdoch a réussi à amener devant ses chaînes le public populaire écarté des stades par la hausse du prix des billets d’entrée. Il y a vingt ans encore, les recettes des guichets représentaient un tiers du budget de clubs professionnels français. Elles en représentent aujourd’hui 10 %.
Gros sous de la Fifa, une association à but non lucratif dont le chiffre d’affaires s’élève à 478 millions d’euros, qui possède des fonds propres de 153 millions, pour un bénéfice de 102 millions d’euros (chiffres 2009). Pour la quasi-totalité, la Fifa remplit ses caisses grâce aux produits des événements qu’elle organise : droits de retransmission TV de la Coupe du monde, droits marketing, hospitalité, droits de licence. Toutefois la Fifa est une association à but non lucratif ; elle est donc tenue d’assurer son développement avec ces bénéfices – des bénéfices qui peuvent garantir le train de vie de Sepp Blatter et des divers patrons. Et c’est bien à cela qu’ils sont employés.
Évolution du sponsoring. En Ligue 1 française, un club arbore plusieurs sponsors : une marque sur l’endroit d’un maillot, une autre sur le dos, une troisième sur le short. L’Olympique Lyonnais propose ainsi une large palette d’actions à ses sponsors : opérations de fréquentation du stade, voyages d’accompagnement de l’équipe à l’extérieur, visibilité maillot, publicité dans les stades et dans les médias du club et, enfin, organisation d’événements privatifs destinés aux dirigeants, à leurs employés et à leurs invités. Tout cela vaut bien des chèques XXL.
Multiplication des agents et de toute sorte d’intermédiaires entre le joueur et le public d’une part, le joueur et la presse d’autre part. Eu égard aux règlements, être agent nécessite une licence. Mais cette licence étant délivrée non par l’UEFA mais par les fédérations nationales, elles varient d’un pays à l’autre, de sorte que plus aucun joueur ni aucun club ne prend la peine de vérifier la licence. Aujourd’hui, être le « frère de » ou le « cousin de » suffit à défendre les intérêts d’un joueur, ou plutôt faire fructifier ses intérêts. Grâce aux agents et aux intermédiaires, les footballeurs sont devenus des valeurs ajoutées. En effet, si sa valeur baisse, c’est la mort de l’agent, aussi celui-ci doit-il provoquer un flux, un mouvement, pour la faire grimper. Pour satisfaire ce besoin de flux, le foot business inventa un deuxième marché des transferts : le mercato d’hiver, qui se déroule en janvier, s’ajouta au premier marché, qui se déroule de juin à août. Dorénavant, un joueur peut jouer dans deux clubs lors d’une même saison. Dorénavant, un joueur pense moins aux performances de son club, mais aux siennes, pour rester bancable et changer de club. Le joueur doit surveiller son image, que l’agent souvent a définie pour lui et sur laquelle repose le prochain contrat. Dans ce contrat résident les trois quarts de la future commission de l’agent. Un agent ne touche que 3 à 2 % du salaire de son poulain, aussi la commission est-elle le salaire de l’agent, autant que sa carte de visite. L’Italie est le recordman du nombre d’agents en activité (595), devant les Espagnols (583) et les Français (237). Les agents ont fait au football ce qu’ils ont fait jadis à la chanson, au cinéma et à la télévision : ils l’ont transformé en industrie du spectacle. Le milieu du football symbolise la rencontre d’Hollywood et du pétrodollar, avec la City au milieu. Le match retour de la guerre froide et de la crise pétrolière, version libéralisme décervelé.
Déficits consentis aux clubs. La bonne logique du sport voudrait qu’un club ne puisse dépenser plus que ce qu’il a gagné, qu’il ne puisse emprunter plus que ce qu’il peut rembourser sur fonds propres. C’est à cet équilibre rationnel que voulut revenir Michel Platini dès son élection à la tête de l’UEFA. Mais voilà, le moloch du foot business en veut toujours plus et imposa le principe selon lequel les clubs peuvent vivre à des années-lumière de leurs moyens, de façon à pouvoir toujours acheter plus cher. Dans son rapport « Paysage du football interclubs européen 2009 », l’UEFA nous apprit que les salaires des joueurs avaient grimpé de 18,1 % en 2008, et que cinquante-sept équipes y consacraient plus d’argent qu’elles n’engrangeaient de revenus… Le football européen afficha pour la même année une perte globale de 578 millions d’euros, notamment à cause des dettes abyssales de Manchester United (650 millions d’euros), du Real Madrid (562) et de l’Inter (420).
GUERRE
En 1981, l’écrivain français Pierre Bourgeade écrivit un livre intitulé Le football, c’est la guerre poursuivie par d’autres moyens. En 1945, dans un contexte certes d’immédiate après-guerre, George « 1984 » Orwell écrivit dans un article intitulé « L’esprit sportif » (La Tribune, 14 décembre 1945) que « le sport est une cause infaillible de rancune », que la « compétition sportive est une simulation de guerre » qui exacerbe le fanatisme et le nationalisme. Lorsqu’Orwell écrivit cela, la « guerre du football » n’avait pas encore eu lieu. Car, oui, il y eut une guerre du football. Le 8 et le 15 juin 1969, une double confrontation entre le Honduras et le Salvador, qualificative pour la Coupe du monde mexicaine de 1970, déboucha sur une guerre de quatre jours, qui fit entre deux et six mille morts selon les versions, et quinze mille blessés.
Le terrain était propice : le petit Salvador et son voisin étaient deux dictatures militaires, en guerre larvée depuis dix ans ; tous deux traversaient une crise économique. Plusieurs milliers de paysans salvadoriens vivaient au Honduras, d’où ils furent chassés par un décret du 30 avril 1969.
Lorsque les deux pays se retrouvèrent en match qualificatif, il apparut évident que le football allait faire étincelle. Le Honduras gagna le match aller 1-0, chez lui à Tegucigalpa. La veille, ses supporters avaient accueilli leurs hôtes en chantant et en tirant des feux d’artifice devant leur hôtel, pour les empêcher de dormir à la veille du match. Une Salvadorienne se suicida après la défaite de son équipe. Des obsèques nationales lui furent organisées, et firent office de préparation de guerre au match retour. Un match où les joueurs honduriens furent convoyés en véhicule blindé, après avoir eu droit aux œufs pourris et aux rats morts dans leurs chambres d’hôtel, et à la même sérénade de l’aller, mais à l’envers. Durant les hymnes, le drapeau hondurien fut brûlé et remplacé par un torchon. Après la victoire du Salvador 3-0, deux supporters du Honduras furent tués dans les échauffourées d’après-match, qui firent aussi des centaines de blessés.
Immédiatement, des groupes paramilitaires honduriens chassèrent les paysans salvadoriens encore présents sur le territoire, s’emparant aussitôt de leurs terres. Le Salvador rompit toute relation diplomatique avec son voisin. Mais le plus terrible surgit lors du match d’appui (la différence de buts ne comptait pas à l’époque), organisé à Mexico, en terrain neutre, le 28 juin. Un match que le Salvador remporta 3-2 après prolongations.
En peu de temps, les deux armées se regroupèrent le long de la frontière commune. Les milices honduriennes s’en prirent de nouveau aux rares expatriés salvadoriens. Ce à quoi le Salvador répliqua le 14 juillet par une attaque aérienne contre l’aéroport de Tegucigalpa et s’enfonça en territoire ennemi en déversant un tapis de bombes, dont l’une toucha la raffinerie de pétrole d’Acajutla. Après quatre jours d’un conflit qui fut dès lors baptisé « guerre du football », l’Organisation des États américains somma le Salvador de retirer ses troupes et obtint le cessez-le-feu. Le conflit dura, en réalité, des années. Il fut vécu et relaté par le grand reporter polonais Ryszard Kapuściński dans un livre publié en 1978, Il n’y aura pas de paradis, ou l’histoire d’un été sur terre où le monde entier avait les yeux braqués sur la Lune.
SEXE
Depuis l’avènement des WAGs et des ex-petites amies de footballeurs qui posèrent pour des revues ou des programmes de charme, ce sujet auparavant tabou se fait plus récurrent. Début 2010, la vie sexuelle des stars du football se retrouva ainsi sous les feux de l’actualité, à la grâce de quelques scandales anglais. À commencer par « l’affaire Terry » : le capitaine des Blues de Chelsea et de l’équipe d’Angleterre, un an après avoir été élu « papa de l’année », devint le fumier du pays en avouant avoir trompé sa femme avec le top-model français Vanessa Perroncel, qui n’était autre que la femme de son « meilleur ami » et coéquipier en sélection, Wayne Bridge. L’affaire fut telle que le sélectionneur anglais déchargea Terry du capitanat national. Ses sponsors le lâchèrent même un temps, redoutant les méfaits économiques de sa mauvaise conduite. Toutefois Terry ne fut pas le seul à se faire prendre la main dans le sac. Ainsi son coéquipier Ashley Cole, coureur notoire (et marié) fut-il trahi par des photos prises d’un téléphone mobile. Ainsi l’Argentin Carlos Tévez, qui joue aussi en Angleterre, fut-il surpris en 2010 en compagnie de sa maîtresse, le top-model Mariana Paesani, peu après avoir déclaré que Terry n’avait « aucun code moral » et qu’avec une histoire pareille, en Argentine, il « serait mort ». Patrice Evra se fit piéger dans un ascenseur d’hôtel. C’est aussi à l’hôtel que Christiano Ronaldo et Wayne Rooney devinrent des joueurs réputés pour leur fréquentation assidue de prostituées de luxe, d’escort-girls. Ronaldhino, Ronaldo et Christiano Ronaldo (décidément) virent leur goût pour les partouzes dévoilé. L’Anglais Rio Ferdinand se fit même, à son insu, filmer au beau milieu d’une partie à plusieurs.
Partouzes, orgies : des activités qui font partie intégrante de la vie des clubs. Dans son livre Sexus Footballisticus, le journaliste Jérôme Jessel décrit l’anniversaire de Ronaldo en 2003 telle une orgie, avec des filles dénudées qui arrivaient de partout. L’auteur évoque l’obsession sexuelle des footballeurs : « [Ce] sont des gens qui ont beaucoup d’argent et qui sont des consommateurs effrénées avec de nombreux besoins : ils veulent la montre, la voiture, l’appartement et, de la même manière, les filles… Comme ils ont ces besoins, on leur propose ces services : la demande crée l’offre. »
Le fait est que, avec la pipolisation et le foot business, les clubs se mirent à couvrir leurs joueurs obsédés, leur offrant ainsi quelques garanties de protection. « On sait que les footballeurs aiment aller voir les filles, donc on leur permet de le faire. Pour eux, ces amours tarifées permettent une plus grande confidentialité : pas d’enfants dans le dos, pas de chantage. Et puis, pour certains dirigeants, le fait d’avoir affaire à des réseaux bien déterminés, cela permet de contrôler, de savoir où ils sont », explique encore Jessel.
En 2004, Bernard Tapie avoua une des pratiques qui fit sa spécificité et, selon lui, les succès de l’OM des années 1990 : « On sait tous que, quand des équipes viennent la veille d’un match à Paris, tous les joueurs se barrent la nuit pour faire les cons. Moi, la veille d’une finale de Coupe de France contre Monaco [en 1991], j’ai dit aux joueurs : “Vous bougez pas, j’amène le matos à l’hôtel.” Je suis allé mettre du Tranxène dans la purée de Raymond Goethals [l’entraîneur marseillais]. À 9 heures, il était couché. J’ai fait monter une gonzesse par chambre, seuls deux ou trois joueurs n’ont pas voulu. Une heure après, je suis monté et ils étaient tous dans la même chambre, ça a fini en partouze géante ! »
Le Brésilien Ronaldo : « Plusieurs fois, j’ai fait l’amour avant une rencontre et à chaque fois que je pratique avant un match, je suis meilleur sur le terrain. » Le foot business fit muter le statut du footballeur, lequel, de paisible garçon marié et père de famille à vingt-cinq ans, resta marié mais devint un homme de pouvoir. À ce titre, et comme toute personne naviguant en zone de pouvoir, il acquit un potentiel érotique. La publicité a exploité à l’envi cette nouvelle conception du corps des joueurs, qui se métamorphosa en objet de désir et repère esthétique (témoin : Cristiano Ronaldo depuis son transfert au Real Madrid en 2009). Ici fut tracé, pour longtemps, le point de mutation du football, au tournant des xxe et xxie siècles.
Pour sa campagne publicitaire en 2006, Dolce & Gabbana dévoila une équipe de football italienne bien moulée dans ses slips. Quelques mois plus tard, on vit David Beckham, en belle voie de métrosexualisation, exhiber son torse huilé à Giorgio Armani. Les stars du foot se mirent à flirter avec une image très érotique, voire aguicheuse. Le surnom, devenu fameux, de Thierry Henry ne fut-il pas… Anaconda ?
Bien amorcée en Angleterre, la série 2010 des affaires sexuelles se développa en France avec le scandale Zahia, qui mit en lumière ce que seuls les initiés savaient : le réseau des clubs dans le quartier des Champs-Élysées, où stars du foot et joueurs de Ligue 1 pouvaient croiser à loisir des filles prêtes à tout. Ces clubs, tel le Club 79, la Française Alexandra Paressant les évoque dans son livre Sexe, scandales et Internet, abrégé de ses histoires vécues avec José Cobos, de ses passes avec Sidney Govou (« dans le milieu du foot, on le surnomme “Whisky” »), de ses fêtes avec lui et son pote Sylvain Wiltord (« “Coca”, parce qu’il n’était guère porté sur l’alcool. Mais quand “Whisky” et “Coca” sortaient en boîte ensemble, la fête promettait d’être explosive » ; les deux hommes furent en effet considérés comme de « très bons coups », et « de très chauds lapins » de la Ligue 1), ses prétendues relations avec Grégory Coupet, Ronaldinho, Tony Parker et Thierry Henry. Elle avoue comment elle a bidonné ces sportifs qu’elle surnomme ses « conquêtes ». Elle confesse aussi comment le magazine So Foot, dans une de ses enquêtes, la surprit en flagrant délit de mensonges – ce qui lui valut deux semaines de détention. En 2006, elle avait fait la couverture du Sun anglais et du Bild allemand, témoignant de ses nuits torrides avec Ronaldhino (« Lors de la dernière Coupe du monde, l’entraîneur ne voulait pas que les femmes dorment avec les joueurs, mais Ronnie ne supportait pas cette idée-là. Je le rejoignais la nuit, c’était très excitant, il me faisait crier de plaisir. »). Le Brésilien nia tout en bloc, y compris l’avoir seulement connue. De fait, aucun joueur ne la connut. On s’aperçut vite que la bimbo n’était qu’une manipulatrice en manque d’adrénaline. Elle s’amusait à piéger des joueurs (le fait de prononcer son nom suffisait à effrayer la moitié de la Ligue A2 française), mais par téléphone. L’enquête de So Foot montra qu’elle était entourée de complices (un pseudo-directeur de sociétés d’événementiel, l’agent Olivia Ducreu, passée maîtresse dans l’art de fournir de faux scoops aux tabloïds, ou encore l’ex-lofteur Fabrice), et que la jeune femme, originaire du Creusot, s’était inventé une vie dans son profil MySpace, truffé de fausses photographies et de témoignages bidons de joueurs professionnels.
Le sociologue Patrick Vassort explique, dans son livre Football et politique, sociologie historique d’une domination : « Les besoins sexuels des footballeurs sont d’autant plus importants qu’ils sont souvent dopés et subissent les effets secondaires de la prise d’anabolisants et d’EPO. Ces produits créent des besoins, modifient de façon substantielle leurs besoins libidinaux. […] Et puis, il y a chez les footballeurs des relations au corps qui ne sont pas celles de Monsieur Tout-le-monde ». Le sexe contribua lui aussi à changer notre regard sur l’univers du football. Nous qui avons connu le temps où le foot n’était pas une affaire de sexe, mais d’érotisation. Ce temps où George Best, qui pratiquait sexe et foot, déclarait : « Si j’avais eu le choix entre mettre dans le vent toute la défense de Liverpool, puis lui claquer un but des vingt-cinq mètres dans la lucarne, ou en caser un dans les cages de Miss Monde, j’aurais eu du mal à choisir. Heureusement, j’ai pu faire les deux. »