DONQUICHOTTE
672 pages - 25 euros
Il y a l’interprète, certes, mais aussi l’auteur. De Il faut savoir aux Comédiens, en passant par Et pourtant, Emmenez-moi et Je m’voyais déjà, nous connaissons tous la puissance des textes de Charles Aznavour. Les voici, en intégralité, rassemblés en un volume.
Écrire
Rêver chercher apprendre N’avoir que l’écriture et pour maître et pour Dieu Tendre à la perfection à s’en crever les yeux Choquer l’ordre établi pour imposer ses vues Pourfendre Choisir saisir comprendre Remettre son travail mille fois sur le métier Salir la toile vierge et pour mieux la souiller Faire hurler sans pudeur tous ses espaces nus Surprendre Traverser les brouillards de l’imagination Déguiser le réel de lambeaux d’abstraction Désenchaîner le trait par mille variations Tuant les habitudes Changer créer détruire Pour briser les structures à jamais révolues Prendre le contre-pied de tout ce qu’on a lu S’investir dans son oeuvre à coeur et corps veux-tu Écrire De peur de sueur d’angoisse Et de doute planté comme un poignard au cœur Rester cloîtré souffrant d’une étrange langueur Qui s’estompe parfois mais qui refait bientôt Surface User de sa morale En jouant sur les moeurs et les idées du temps Imposer sa vision des choses et des gens Quitte à être pourtant maudit aller jusqu’au Scandale Capter de son sujet la moindre variation Explorer sans relâche et la forme et le fond Et puis l’oeuvre achevée tout remettre en question Déchiré d’inquiétude Souffrir maudire réduire L’art à sa volonté et brûlant d’énergie Donner au sujet mort comme un semblant de vie Et lâchant ses démons sur la page engourdie Écrire Écrire Écrire comme on parle et on crie
Les R envoûtants Préface d’Atiq Rahimi
Chirine,
Princesse d’Arménie,
Ton nom même dit ta quintessence : sucre, douceur, grâce.
Y a-t-il dans ma patrie un seul poète qui n’ait chanté ton amour, un seul amant qui n’ait donné à son aimée le doux nom de Chirine et qui n’ait comme Farhâd, à coups de pioche de son imaginaire, sculpté ton beau visage à flanc de falaise, dans la vallée de son coeur ?
Chirine, douce Chirine !
Toi, archétype de l’amour rebelle et fidèle, à jamais.
De l’autre côté de l’histoire, je te désire encore pour dire à travers toi celle que j’aime, pour lui faire porter ton nom, elle dont je dois taire le nom.
Chirine, douce Chirine !
Je te cherche dans les ruelles des poèmes.
Où est-il, le barde Nakissa2, pour fredonner les mélodies de mon amour ?
Ce même Nakissa
Qui savait de sa lyre tirer les plus beaux sons
Qui pour le chant lyrique, inventa la scansion
Virtuose du chant, en rimes et chansons
Il faisait palpiter les oiseaux d’émotion
Il créait, en beauté, des airs si harmonieux
Qu’il faisait tournoyer Vénus autour des cieux
Ici aussi, il y a un Nakissa. Il se nomme Aznavour. J’écoutais ses chansons, là-bas, dans mon pays. Ses douces chansons. Et je me demandais quel pouvait bien être le secret de cette voix qui prenait le coeur dans ses rets, faisait palpiter l’amour, embellissait les jours.
Mais je ne savais pas alors que cette brise mélodieuse soufflait du coeur même de tes vallées natales, qu’elle venait d’Arménie !
Oui,
J’étais jeune en ce temps-là, plus jeune qu’aujourd’hui.
Le grondement des bottes d’airain de la guerre – la guerre contre l’Armée rouge – n’avait pas encore épouvanté mon sommeil.
Mon monde était tout petit et mes rêves, infinis.
L’amour, il faut le chercher dans les ruelles de l’imaginaire
Avec des mains habitées de rêves, lui caresser la peau, la faire chanter A
vec des lèvres hébétées, couvrir de baisers les joues de ses désirs
– Pas seulement dans le silence des mots, dans le blanc entre deux vers, au creux des recueils de poèmes
Mais dans l’espace entre deux frettes, dans la pulsation du rythme, dans la vibration des cordes vocales… aussi.
– Pas seulement dans l’étendue de sa propre culture et de sa langue natale
Mais par-delà les frontières, vers les pays du Couchant… aussi.
C’est sûr, l’amour fait fi des frontières, il fait fi du temps
Comme en témoignent le roi Khosrow et Farhâd, le tailleur de pierre
Qui tous deux t’aimèrent, toi, Chirine !
En ce temps-là, là-bas, lorsque j’écoutais un air de Charles Aznavour, je ressentais l’appel de l’amour, de la liberté, du désir, du plaisir dans le roulement si particulier de ses r.
Et puis, des années plus tard, une fois que les flammes de la guerre eurent brûlé dans mon pays toutes les feuilles du poème de la vie,
Alors que j’avais emporté avec moi dans mon exil, les mots d’amour de ma patrie,
Et que les chansons d’Aznavour m’étaient devenues plus familières,
Je sus, je sentis au plus profond de moi d’où venait cette brûlure, quel feu alimentait sa mélodie.
Il est lui aussi, en quelque sorte, un exilé. Comme toi, ma Chirine !
Comme Farhâd et comme moi aussi :
En errance sur la Terre
En errance dans le temps
En errance avec l’amour
En errance de par la langue !
Ne chante-t-il pas lui-même :
Les parois de ma vie sont lisses
Je m’y accroche mais je glisse
Lentement vers ma destinée
Mourir d’aimer
Pourtant, au coeur même de l’errance, son regard inquiet est toujours rivé sur la terre natale de ses aïeux, peut-être comme moi, à ta recherche, Chirine !
Même après le courroux de la terre, au milieu des ruines d’Armenistan, il cherchait ton amour encore et c’est pour toi qu’il chantait : Pour toi, Arménie…
De même que moi, après tant d’années, je te cherche encore, toi, dans les ruines de la guerre d’Afghanistan.
Pour pouvoir te dire les mots du poète Aznavour,
Pour pouvoir fredonner à ton oreille ses couplets inspirés.
Et t’envoûter… aussi.
Atiq Rahimi – Traduit du persan par Leili Anvar
En librairie le 4 novembre 2010.